Lagrasse
Allez savoir pourquoi, dans
cet endroit du diable, le curé du village était un Irlandais. Il s'appelait
Barry O'Dowling. Un nom de première ligne, un nom à sonner les piliers plutôt
que les vêpres. Le moment venu - c'était l'an dernier -, O'Dowling a préféré,
peut-être à cause du rugby, s'éteindre à Toulouse. Mais quelle que soit la
direction de ce bref exil, l'histoire finit toujours dans le virage du
cimetière local, sur un carré de terre sèche situé entre l'excentrique mausolée
de la famille Berlioz et la dalle stricte de madame Katarina Frankenstein
(1880-1962). Sachez cependant qu'avant d'en arriver là, les habitants de
Lagrasse auront eu leur part de magrets de canard, de foies gras, de civets de
sanglier, de filets de saint-pierre, de loups au fenouil, de bourrides
d'anguilles, de corbières, de vins de la Clape avec comme corollaire
d'inévitables crises de goutte. C'est bien sûr sa beauté architecturale mais
aussi son appétit de vivre qui ont peu à peu transformé Lagrasse en un de ces
villages qui fascinent aussi bien les Anglais de Brighton que les intellectuels
en tongs. Cette métamorphose, Lagrasse la doit aussi à Jean-Michel Mariou et à
ses amis des éditions Verdier qui depuis sept ans organisent chaque été, dans
la superbe abbaye Sainte-Marie-d'Orbier, le Banquet du Livre. Une tablée digne
de Platon où l'on se retrouve chaque jour sous les tilleuls, les marronniers et
les magnolias avant d'aller écouter une lecture de vingt-quatre heures non stop
de la nouvelle traduction de « Don Quichotte », ou bien assister à un film
projeté en plein air, ou débattre, comme cette année, de « la parole errante »
avec Armand Gatti. Par centaines, les gens viennent dans le cloître assister à
des « Open de philosophie » où l'on s'aguerrit aux plaisirs de la vie et de
l'esprit en attendant, un jour, d'avoir à choisir entre l'hospice des terres et
celui de la mer. Chaque matin, le Banquet publie un quotidien de 48 pages
digne, par la tenue de ses textes et son élégance, des meilleures revues
littéraires. On y trouve des contributions ou des nouvelles inédites, des
interventions de Pascal Quignard sur l'orgue à tuyau, des recettes de selle
d'agneau à la vapeur de menthe et des interviews de Jean-Claude Milner. Année
après année, l'été venu, ce chef-lieu de canton se transforme en une préfecture
des Lettres où l'on peut croiser Antoine Volodine, Armand Gatti, Jacques Reda,
Manuel Vasquez Montalban, Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Pierre Dumayet,
Maurice Nadeau, Olivier Rolin, Francesco Biamonti. Autour de ces écrivains,
toutes sortes d'intellectuels ou d'artistes viennent épicer les débats d'un
Banquet qui d'une manière ou d'une autre tient table ouverte de jour comme de
nuit, au point que l'on peut être parfois sommé de répondre à une double
interrogation du genre : « Reprendrez-vous de l'anguille au verjus ? Au fait,
si le sujet du "nomos" venait à disparaître, que retiendrait l'homme
de sa propre divination ? » En toute saison, la mairie fait ses annonces grâce
à de petits haut-parleurs disséminés le long des rues et des places du village.
Toutes les interventions commencent par deux coups d'ongle donnés sur la grille
du micro suivis immédiatement d'un solennel « Allô... Allô... ». Aujourd'hui la
préposée a invité la population à se rendre sous la halle de la mairie à 17
heures. C'est une journée ordinaire à Lagrasse. Un quatuor à cordes composés
d'enfants du village donne un concert. Au programme : Schubert, Mozart,
Haendel, Saint-Vaulry. Autant
dire qu'au cimetière, bien sûr, les Berlioz doivent se retourner dans leur
tombe.
Jean-Paul Dubois