Lagrasse

L'esprit des Corbières                                                    Retour au site

Lors des dernières grandes inondations, le niveau de la rivière est ici monté de huit mètres. Plus haut que les poteaux de rugby. Bien au-dessus de ce qu'il est humainement possible d'endurer. Le 12 novembre 1999, l'eau a défoncé les portes, arraché les fenêtres, pillé les maisons et dévasté les esprits. Aujourd'hui, les enfants du village sautent de l'arche du grand pont dans le petit lit de l'Orb et se fracassent la mémoire huit mètres en contrebas. C'est ainsi qu'à Lagrasse passent la vie et le cours des saisons. C'est un bel endroit dans une vallée de vignes et d'oliviers, un endroit avec ce qu'il faut d'arbres et d'hommes pour vous offrir un bouquet d'ombres et un brin de conversation. La mort, qui a d'autres priorités, prend à peine le temps de s'arrêter dans ce village de 640 habitants tenu à l'écart des grandes nationales : « L'un des derniers privilèges qui reste dans ce coin des Corbières, dit l'auteur Jean-Michel Mariou, c'est qu'à la toute fin, on vous demande toujours si vous préférez mourir à l'hôpital de Toulouse ou dans celui de Montpellier. Lagrasse est juste à mi-chemin. » Choisir de trépasser en bord de mer ou d'en terminer à l'intérieur des terres. Ce ne sont pas là choses qui se décident à la légère ou au dernier moment.

Allez savoir pourquoi, dans cet endroit du diable, le curé du village était un Irlandais. Il s'appelait Barry O'Dowling. Un nom de première ligne, un nom à sonner les piliers plutôt que les vêpres. Le moment venu - c'était l'an dernier -, O'Dowling a préféré, peut-être à cause du rugby, s'éteindre à Toulouse. Mais quelle que soit la direction de ce bref exil, l'histoire finit toujours dans le virage du cimetière local, sur un carré de terre sèche situé entre l'excentrique mausolée de la famille Berlioz et la dalle stricte de madame Katarina Frankenstein (1880-1962). Sachez cependant qu'avant d'en arriver là, les habitants de Lagrasse auront eu leur part de magrets de canard, de foies gras, de civets de sanglier, de filets de saint-pierre, de loups au fenouil, de bourrides d'anguilles, de corbières, de vins de la Clape avec comme corollaire d'inévitables crises de goutte. C'est bien sûr sa beauté architecturale mais aussi son appétit de vivre qui ont peu à peu transformé Lagrasse en un de ces villages qui fascinent aussi bien les Anglais de Brighton que les intellectuels en tongs. Cette métamorphose, Lagrasse la doit aussi à Jean-Michel Mariou et à ses amis des éditions Verdier qui depuis sept ans organisent chaque été, dans la superbe abbaye Sainte-Marie-d'Orbier, le Banquet du Livre. Une tablée digne de Platon où l'on se retrouve chaque jour sous les tilleuls, les marronniers et les magnolias avant d'aller écouter une lecture de vingt-quatre heures non stop de la nouvelle traduction de « Don Quichotte », ou bien assister à un film projeté en plein air, ou débattre, comme cette année, de « la parole errante » avec Armand Gatti. Par centaines, les gens viennent dans le cloître assister à des « Open de philosophie » où l'on s'aguerrit aux plaisirs de la vie et de l'esprit en attendant, un jour, d'avoir à choisir entre l'hospice des terres et celui de la mer. Chaque matin, le Banquet publie un quotidien de 48 pages digne, par la tenue de ses textes et son élégance, des meilleures revues littéraires. On y trouve des contributions ou des nouvelles inédites, des interventions de Pascal Quignard sur l'orgue à tuyau, des recettes de selle d'agneau à la vapeur de menthe et des interviews de Jean-Claude Milner. Année après année, l'été venu, ce chef-lieu de canton se transforme en une préfecture des Lettres où l'on peut croiser Antoine Volodine, Armand Gatti, Jacques Reda, Manuel Vasquez Montalban, Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Pierre Dumayet, Maurice Nadeau, Olivier Rolin, Francesco Biamonti. Autour de ces écrivains, toutes sortes d'intellectuels ou d'artistes viennent épicer les débats d'un Banquet qui d'une manière ou d'une autre tient table ouverte de jour comme de nuit, au point que l'on peut être parfois sommé de répondre à une double interrogation du genre : « Reprendrez-vous de l'anguille au verjus ? Au fait, si le sujet du "nomos" venait à disparaître, que retiendrait l'homme de sa propre divination ? » En toute saison, la mairie fait ses annonces grâce à de petits haut-parleurs disséminés le long des rues et des places du village. Toutes les interventions commencent par deux coups d'ongle donnés sur la grille du micro suivis immédiatement d'un solennel « Allô... Allô... ». Aujourd'hui la préposée a invité la population à se rendre sous la halle de la mairie à 17 heures. C'est une journée ordinaire à Lagrasse. Un quatuor à cordes composés d'enfants du village donne un concert. Au programme : Schubert, Mozart, Haendel, Saint-Vaulry. Autant dire qu'au cimetière, bien sûr, les Berlioz doivent se retourner dans leur tombe.

Jean-Paul Dubois


Nouvel Observateur - N°1867                                                                                                                    Retour au site